Une critique du manifeste des amours queers : contre l’anxiété de la performance queer

Alessia Acquistapace 1) Cette contribution est une réelaboration d’une intervention que j’ai fait dans le cadre de l’école d’été “Soggetti e oggetti dell’utopia: archivi dei sentimenti e culture pubbliche”, Antignano, Livorno,  22 – 28 juin 2013. Pour rejoindre l’auteure : acquapazz@bruttocarattere.org

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Source : Alessia Acquistapace, intervento in Marco Pustianaz (a cura di), Queer in Italia a cura di Pisa, Ets,  2011, 11-18.

 

Quand j’ai lu pour la première fois le Manifeste des amours queer, j’ai ressenti un énorme plaisir et un grand soulagement. J’avais devant les yeux une descriptionefficace et complète du genre de relations que je désirais et que je désire, et un outil pour affirmer: “voilà le genre de choses que je veux et il y a dans le monde d’autres personnes qui le veulent aussi et qui arrivent à l’écrire”.

Mais après mon premier enthousiasme, j’ai compris que j’étais dérangée par certains aspects du manifeste et que je n’étais pas pleinement convaincue par ces propos. J’en ai discuté avec certaines des femmes qui ont participé à ma recherche 2) Il s’agit de ma recherche pour rédiger mon mémoire de master en Anthropologie du corps (Università di Bologna, Facoltà di Lettere e filosofia, Corso di laurea specialistica in Antropologia culturale e etnologia, soutenue le 13 juillet 2011). Ce travail intègre les matériaux et les outils conceptuels de l’autoenquête sur les relations ménée par le Laboratoire Smaschieramenti, le groupe transfeministe queer dont je fai partie et que se reunisse à Bologne dans le siège de Atlantide, in piazza di Porta Santo Stefano 6. Le texte intier de mon memoire est disponible sur le site http://smaschieramenti.noblogs.org  sur les relations affectives, intimes et de soin 3) Le terme soin renvoie ici au concept anglophone de care, dans le sens de prendre soin de, donner de l’attention à ou s’occuper de quelqu’un.e.  au-delà du couple obligatoire 4) L’expression “couple obligatoire” reprend le concept d’hétérosexualité obligatoire de Rich. Après l’avoir analysé dans mon mémoire, j’ai découvert qu’ Itziar Ziga l’avait aussiemployé dans son article (2011). . Elles m’ont aidé à verbaliser mes impressions.

Le premier grand problème réside dans le fait que le manifeste se concentre encore une fois uniquement sur l’amour, sur les relations sentimentales-sexuelles.

L’ethnographie et l’expérience personnelle nous ont enseigné qu’il est impossible de changer les règles du jeu uniquement à l’intérieur des relations sentimentales-sexuelles parce que, pour se libérer du couple obligatoire, il est nécessaire de révolutionner entièrement ses relations, amitiés comprises, et sa conception de la vie – par exemple, notre rapport avec la temporalité, notre idée d’être des adultes, notre idée de “construire quelque chose dans la vie”. Car le couple obligatoire est un système de vie total, pas seulement un code spécifique pour une typologie spécifique de relation ; ces règles ne disent pas seulement ce qui doit se passer entre partenaires mais aussi, et peut-être surtout, ce qui ne doit pas arriver dans les relations qui ne sont pas des relations de couple.

Par exemple, si nous voulons enlever de nos relations sentimentales-sexuelles le caractère totalisant et contraignant qui nous porte à penser que le/la partenaire doit satisfaire 90% de nos besoins, alors il faudra que d’autres personnes s’occupent de satisfaire ces besoins, par exemple nos ami.e.s. C’est vrai qu’il serait envisageable d’apprendre à renoncer à certains de ces besoins ou d’apprendre à les satisfaire de manière autonome. Mais, même si on relativise les besoins, supprimer des demandes de la relation de couple signifie être obligés de les déplacer. Or,là où on les déplace, il faut que il y ait quelqu’un.e capable d’y répondre : est-ce que mes ami.e.s, ma famille, mes parents sont prêt.e.s à prendre en charge mes problèmes de santé ou ne s’en occupent-ils/elles pas parce que j’ai ma « copine » ou quelqu’un.e qu’ils/elles identifient comme telle ? Si moi et ma copine ne voulons pas vivre une relation monogame, il faudra qu’on arrive à parler et à convaincre de cela tous nos proches. Parce que si tout le monde autour de nous pense que de fait c’est juste du blablabla et que, même si nous affirmons ne pas être jalouses, baiser la copine d’une autre est toujours un problème, c’est clair que, bien que nous ayons des propos différents, notre relation reviendra de fait à la monogamie.

Pour se libérer du couple obligatoire, il est nécessaire que le travail de soin [care], le plaisir et l’affection circulent dans un réseau plus large. Cela signifie que travailler sur des réseaux plus larges est aussi important que de travailler à l’intérieur d’une ou plusieurs relations sentimentales-sexuelles (voilà une des raisons pour lesquels je n’aime pas le terme « polyamour »).

Par conséquent, le manifeste des amours queers doit être aussi un manifeste de l’amitié queer, de l’habiter queer, de la vie queer. On n’ira pas loin si on continue à donner autant d’importance aux relations dites « amoureuses », sexuelles ou amoureuses-sexuelles. C’est peut-être la raison pour laquelle autant de tentatives – bien que extrêmement généreuses et courageuses – de mettre en discussion le couple ont abouti à une forme de frustration. Après avoir galéré, quand enfin tu pensais avoir réussi, tu te regardes et tu te dis : « zut, je suis en train de reproduire le petit couple ! ».

Même le travail, la précarisation, le coût de la vie concernent la question de se libérer du couple obligatoire. Parce que je peux revendiquer le droit d’instaurer des relations intimes profondes avec plus d’une personne à la fois et de construire avec chacune une relation inédite qui ne reproduise pas le scénario déjà écrit du couple standard. Mais si je suis précaire et que je n’arrive même pas à trouver le temps et l’énergie pour m’occuper d’une personne, et que je n’ai même pas le temps matériel de négocier et de discuter avec elle, bon, alors ce ne sont que de belles paroles. Donc, nous sommes obligé.e.s de mettre en discussion – dans la mesure  du possible, parce qu’on sait très bien que nos marges d’action dans ce domaine sont très limitées – notre rapport avec le travail ainsi que toutes nos habitudes de vie.

Le deuxième problème du manifeste des amours queers est qu’il risque de recréer une sorte de standard idéal vis à vis duquel nous sommes destiné.e.s à nous sentir constamment inadapté.e.s. Le manifeste des amours queers affirme « l’amour queer est ceci », « les amant.e.s queer font cela » mais d’une façon qui semble dire « les amant.e.s sont queer s’ils/elles font ceci ou cela ». Bien évidemment, cela fait partie du genre littéraire « manifeste »; peut-être que c’est la forme du manifeste qui me pose problème. De plus, pour moi cela n’a pas vraiment beaucoup de sens de dire qu’une personne « est » queer; il serait plus efficace de penser le queer comme un processus en devenir plus qu’une qualité de quelqu’un.e ou quelque chose (Acquistapace 2011).

Bien entendu, la forme du contrat peut aussi être problématique ou pénible pour d’autres raisons ; mais le contrat contrasexuel de Beatriz Preciado implique au moins deux ou plusieurs sujets spécifiques qui se mettent d’accord pour faire ceci ou cela (surtout pour renoncer, pour ne plus faire ceci ou cela). Il s’agit plus d’un « allez, faisons-le” décidé par deux sujets situés ou plus que d’un « l’amour queer est ».

Une de mes copines, une personne qui a fait un travail énorme de mise en discussion des présupposés du couple standard dans sa vie, m’a dit: « quand j’ai lu le manifeste, j’ai eu une crise d’angoisse ».

Je ne pense pas qu’on ait vraiment besoin de textes qui nous font rentrer dans une anxiété de performance ; d’autant plus que se libérer du couple standard n’est pas un affaire qui dépend entièrement de nous comme personne singulière, de nous et de nos partenaires amoureux non plus. Évidemment, cela ne peut pas devenir une excuse pour arrêter de lutter mais il faut réfléchir à la nécessité d’avoir des textes et des discours qui prennent en compte aussi l’impossibilité partielle de vivre des amours queers dans la société normée.

Le Manifeste des amours queers peut cependant représenter un outil efficace de vulgarisation pour expliquer ce que tu n’aimes pas dans le couple. De plus, il sert à donner le courage qui permet d’affirmer : « eh bien, je ne suis pas la seule au monde à penser cela! ». En autres termes, le manifeste des amours queers crée la communauté.

Mais la critique queer nous enseigne à faire attention aux processus de construction des communautés, parce qu’ils peuvent devenir des processus de construction d’identités et de normativité.

Je ne dis pas de jeter par la fenêtre le Manifeste des amours queer. Mais dans l’immédiat, je propose de mettre à côté du manifeste des centaines de récits, parce que nous avons besoin de textes qui nous aident à mettre en valeur et à partager les différentes expérimentations qu’on a fait jusque-là, bien que partielles et limitées, plutôt que de nous comparer avec un standard idéal d’amour queer. Nous avons besoin de nous confier nos limites, d’analyser les difficultés. Et nous avons aussi besoin de multiplier les récits d’expériences réelles, pour que la communauté puisse reconnaitre continuellement ce que nous avons de similaire mais aussi ce qu’on a de différents vis à vis de l’expérience d’un.e autre, plutôt que de partager un idéal.